AVANT-LIRE

Bienvenue sur ce blog, dans lequel je rassemble divers articles et publications. La documentation de mes cours, pour les étudiants, se trouve sur le site de l’Université libre de Bruxelles. Je recevrai vos commentaires et suggestions grâce au formulaire de contact

Eric De Keuleneer, Bruxelles, 2016

© Josse Goffin, 2013, Signe particulier, pastel

L’Etat doit assumer le risque nucléaire au lieu de le subir

L’article ci-dessous a été publié ce matin. Pour élaborer un petit peu, je voudrais en préciser certains éléments.

  • Ma proposition est que l’état belge prenne le ( très petit) risque sur le financement des investissements de jouvence des vieilles centrales (Doel  1 et 2, Tihange 1). Ce financement devrait être très rentable, mais crée un risque sur les prix de vente auxquels le producteur pourra vendre cette électricité. Ce risque sur le prix est très limité, et devient quasiment  inexistant si l’état prévoit que cette électricité bénéficiera d’un accès privilégié au réseau à un prix fixe, comme cela  existe pour d’autres types de production. Les consommateurs auraient alors une part, assez limitée, de leur électricité à un prix fixe (très attrayant) pour les dix prochaines années.  Je me place dans la position prise par l’état belge, qui est de demander la prolongation de ces vieilles centrales, je ne me prononce pas sur le bien-fondé de cette position.
  •  Ceci permettrait alors à l’état  de  mieux connaître le coût réel de ces investissements de jouvence des vieilles centrales, et d’en contrôler les bénéfices plus que probables.
  • Ceci mettrait aussi l’état en position de mieux exiger le respect de la sécurité dans la gestion des centrales, et dans la gestion et le financement  de leur démantèlement, et des déchets. En effet, l’Etat Belge court des risque très importants sur le Nucléaire Belge: en cas d’accident nucléaire, les dégâts civils seront rapidement à charge de l’état, car la responsabilité d’Electrabel est limitée à 300 millions, le coût des dégâts pouvant être infiniment plus élevé. L’état n’est pas rémunéré pour ce risque. De plus, le risque est réel que les montants actuellement provisionnés pour le démantèlement des centrales et les déchets soient insuffisants, à concurrence de plusieurs millards, et ces provisions doivent être complétées par Electrabel dans le cadre de l’exploitation. Dans la négociation actuelle, il semble qu’Electrabel tente d’obtenir des dispenses quant au provisionnèrent nécessaire, profitant de la position de demandeur de l’état pour le prolongement de ces centrales.

Interview  par Christine Scharff

L’Echo – 01 décembre 2016

« L’état belge doit assumer le risque nucléaire au lieu de le subir »

Eric De Keuleneer, professeur d’économie à la Solvay Brussels School of Economics

Eric De Keuleneer a longtemps été l’empêcheur de tourner en rond du secteur énergétique belge, et d’Electrabel en particulier. Devenu administrateur indépendant et président du conseil d’administration de Lampiris, il s’était imposé un devoir de réserve. Mais il a quitté ces fonctions depuis le rachat du fournisseur d’énergie liégeois par Total. Il retrouve donc sa liberté de parole, et vient avec une proposition pour le moins provocatrice. « Il faut que l’état assume une part supplémentaire du risque nucléaire. » Explications.

Pourquoi cette proposition a priori étonnante?
L’état belge, aujourd’hui, subit le risque nucléaire. Il y a d’abord le risque financier, assez quantifiable et inévitable, lié au démantèlement des centrales et à la gestion du combustible usagé. Un certain nombre d’estimations montrent que les provisions constituées par les propriétaires des centrales pourraient être très insuffisantes.

« Que l’état assure le risque financier lié à la prolongation des centrales, et qu’il reprenne la main! »

Il y a ensuite le risque d’un accident nucléaire. Electrabel ne porte qu’un risque de 300 millions d’euros. Le gouvernement veut lui imposer de passer à 1,2 milliard, mais cela n’est toujours pas fait, et il n’est pas impossible que le gouvernement accepte de fournir lui-même cette assurance. On dit que ce risque est inassurable, mais on pourrait très bien l’assurer: le problème, c’est que cela coûterait de l’argent. Et de toute façon, au-delà de ce plafond, les risques de dégâts nucléaires sont supportés par l’état. On peut y voir des raisons: l’état supporte aussi le risque de faillite des banques. Mais au moins, il est désormais rémunéré pour cela. Cette part non rémunérée du risque nucléaire représente incontestablement une aide d’état.

Aujourd’hui, l’état belge, c’est-à-dire la population et le contribuable, subit ces risques considérables. Il serait important que l’état belge commence à les assumer, et à en prendre une plus grande part.

Comment?
L’état veut garder ouvertes les centrales qui devaient fermer en 2015, qui nécessitent un petit risque financier sur les investissements de jouvence. L’état s’est ainsi mis en situation de demandeur. Et Electrabel utilise cela pour obtenir divers avantages. Alors, que l’état assume lui-même ce risque, mais qu’il en tire aussi les bénéfices.

Aujourd’hui, on n’a pas de vue claire sur le coût de production du nucléaire belge, qui reste une des activités les plus rentables d’Engie. Même avec des prix du marché de l’ordre de 25 à 30 euros par MWh, c’est encore le cas, puisque le coût de production des centrales amorties tourne autour de 15 à 20 euros par MWh.

Le professeur de l’ULg Damien Ernst parlait mercredi de 30 euros par MWh sur les ondes de la RTBF…
Mais ça, ce sont les chiffres d’Electrabel, qui sont peut-être justes pour les centrales qui nécessitent des investissements de jouvence, mais pas pour l’ensemble du parc nucléaire! L’étude de la Creg sur 2007 estimait les coûts de production autour de 20 euros par MWh, bien plus bas que les chiffres avancés par Electrabel.

L’amortissement accéléré des centrales a été supporté par l’ensemble des consommateurs, particuliers et entreprises. Ils ont longtemps payé des tarifs parmi les plus élevés d’Europe, et n’ont jamais bénéficié des prix favorables qui avaient été promis pour plus tard. La Belgique a payé très cher pour ce parc nucléaire, et n’en a que les risques et les inconvénients. La taxe nucléaire est finalement le seul retour financier que la Belgique ait encaissé.

Proposez-vous que l’état devienne propriétaire des centrales nucléaires?
Non. L’état ne peut pas reprendre l’ensemble des risques alors qu’ils ne sont pas bien identifiés. Différentes formules financières sont envisageables. Ce qu’il faut, c’est exiger des provisions plus élevées pour le démantèlement des centrales et la gestion du combustible usagé, et la constitution d’un fonds de garantie pour le risque civil.

Ce sont là des coûts bien réels, qui représentent sans doute plusieurs milliards d’euros, mais qui peuvent à mon avis être largement couverts par la rentabilité des centrales.

Electrabel prétendra certainement que non. Mais il faut éviter que dans les 10 ans qui viennent, Electrabel continue à gagner beaucoup d’argent sur le nucléaire belge tout en faisant du chantage au black-out pour éviter de provisionner suffisamment. Parce qu’alors, dans 10 ans, tout ce coût, en plus de celui d’éventuels accidents, sera définitivement à charge de la collectivité.

L’état devrait beaucoup mieux connaître les données économiques du nucléaire. Les coûts réels de production devraient être communiqués et audités en profondeur, sans prise en charge de coûts artificiels.

Vous ne prônez donc pas une nationalisation ou une expropriation?
Non! S’il y a un gros problème technique, ou une forte baisse du prix de marché de l’électricité, qui rend le nucléaire belge non rentable, Engie laissera rapidement tomber Electrabel, et l’état belge sera bien obligé de nationaliser. Mais aujourd’hui, le problème n’est pas là. Il s’agit de veiller à ce que l’opérateur remplisse ses obligations.

Ce que je propose, c’est que si la prolongation de certaines centrales est nécessaire pour l’approvisionnement du pays, que l’état assure la totalité de ce risque qui n’en est pas vraiment un, et reprenne la main au lieu de se laisser en permanence menacer par Electrabel.

Vous ne vous inscrivez donc pas non plus dans le cadre de la possible ouverture du capital envisagée par Electrabel?
Non! Cela, c’est une autre manière pour le groupe de prendre l’état en otage, et de se débarrasser de ses engagements. Il ne faut surtout pas mêler à cela le marché boursier et les pauvres épargnants.

Donc, concrètement, comment voyez-vous l’état intervenir?
Actuellement, l’état subit les risques nucléaires et se fait spolier à cause du chantage permanent d’Electrabel sur le soi-disant manque de rentabilité. Que l’état assure le risque financier lié aux investissements nécessaires à la prolongation, un risque limité, qui porte essentiellement sur l’évolution des prix du marché.

L’état peut assurer ce financement, qui se monte à quelques centaines de millions d’euros, et en avoir également les bénéfices si les prix de marché montent. Il peut aussi transférer ce risque de financement au consommateur via un prix fixe, consommateur qui sera probablement très heureux qu’une partie de sa facture soit plus stable que dans le passé.

L’état sera alors en position d’exiger les milliards d’euros qui manquent dans les provisions nucléaires ainsi que la rémunération de la totalité du risque d’accident nucléaire. Car s’il est possible que la rentabilité des trois réacteurs que l’on prolonge est un peu juste au regard des exigences d’Electrabel – ce qui est encore à vérifier – celle des quatre autres réacteurs est très élevée.

On nous dit que nos centrales sont sûres. Mais nos banques aussi, on disait qu’elles étaient sans risque… Dans le nucléaire belge, on entre dans une phase de centrales âgées, dont on doit bien gérer la fin de vie. On ne peut pas se permettre que les mesures de sécurité ne soient pas prises, et que tout soit géré par une société privée dont le seul objectif est la maximisation des profits. En prenant ce petit risque financier supplémentaire, l’état se mettrait en meilleure position pour exiger que le risque de plusieurs milliards, voire de plusieurs dizaines de milliards d’euros, qu’il subit aujourd’hui soit couvert.

Si l’état supporte le risque financier de la prolongation, quid d’un incident comme à Tihange 1, où la centrale est à l’arrêt parce qu’on y a déversé trop de béton?
C’est un aspect technique, qui doit être assuré par un contractant. Cela peut être Electrabel, ou quelqu’un d’autre si Electrabel ne veut pas. Il faut une formule simple, qui donne à l’état un pouvoir normal que dans d’autres pays, il a d’office. Il reste en principe une petite dizaine d’années de production nucléaire rentable et raisonnablement sûre: c’est maintenant qu’il faut exiger que le provisionnement soit augmenté!

Cette proposition n’arrive-t-elle pas un peu tard, alors que la prolongation de Tihange 1 est réglée, et celle de Doel 1 et 2 est en passe de l’être?
En Belgique, on est en permanence trop tard avec le nucléaire. Mais mieux vaut tard que jamais.

Source: L’Echo

 

Posted by Eric De Keuleneer at 9:10